Emeraude oubliée, chapitre 1

Les nappes de brouillard encerclaient les immeubles de leurs bras blanchâtres. La lumière du soleil ne parvenait jamais jusqu’aux fondations de ces tours de bétons qui masquaient la couleur du ciel. C’était ainsi depuis plusieurs générations.

Mornia était une ville parmi tant d’autres. Enfin, c’est ce que croyait les habitants car un large et haut mur barrait toute fuite. Personne n’en était jamais sorti. On apprenait dans les salles de classe que la vie, en dehors des villes, y était dangereuse. Aucun professeur n’était capable d’expliquer quel danger pouvait les guetter, mais une chose était sûre, tenter l’expérience, c’était courir vers une mort certaine.

Yan savait tout cela mais il ne s’en préoccupait guère. Jeune lycéen de dix-sept ans, il rêvait plutôt à la vie que devait mener ceux qui habitaient au sommet des immeubles. Car les choses étaient organisées ainsi, les pauvres vivaient dans le « smog » des bas-fonds et les riches, qui ne représentaient qu’un dixième de la population, résidaient dans le confort luxueux des lointaines hauteurs.

Après les cours, il avait prit l’habitude de traîner dans un bar où l’on pouvait dégoter tout ce que l’on désirait : alcool, cachetons, poudre, littérature dissolu… Un endroit où jeunes et vieux cherchaient à oublier la noirceur de leur existence dans la somnolence des stupéfiants.

D’un naturel taciturne, il avait peu d’amis et c’est seul qu’il poussa la porte de l’antre aux vapeurs d’éther. Il commanda une bière. Il aimait sa robe miel surmontée d’un col de mousseline blanche et son goût amer qui lui piquait la langue. Il n’avait qu’un défaut à lui reprocher : sa légèreté. Son alcool modéré ne l’étourdissait pas suffisamment. Dès qu’il le pouvait, il y rajoutait un « cacheton » bleuâtre qui déliait ses substances euphorisantes dans un bruit de médicament effervescent. Malheureusement, ce rêve bleu coûtait une petite fortune et ce soir, il devait se contenter d’une seule et unique bière.

Déçu, il se tourna vers les danseuses nues qui se trémoussaient sur une musique tapageuse, espérant que ce spectacle lui ferait oublier cette piètre réalité. 

« - Pas encore shooté ? » 

Yan leva les yeux vers la source de ces quelques mots. C’était une fille de son âge, emmitouflée dans une cape grise élimée. Face à son regard interrogateur, elle lui expliqua : 

« - Les autres soirs, t’étais plutôt dedans. 

Ouais, mais la tune me manque. On se connaît ?  ajouta t-il en fronçant les sourcils. 

-  De vue. Mais souvent, tu captes pas grand-chose alors je crois pas que tu m’es remarqué. Moi, c’est Sonia. 

Yan. 

- Salut Yan. » 

Un silence s’installa entre eux pendant lequel Sonia cherchait quelque chose à ajouter tandis que Yan la dévisageait avec assiduité. Comment avait t-il fait pour ne pas remarquer un visage comme celui-là ? Angélique. C’était le mot qui lui venait. Il ne savait pas à quoi pouvait bien ressembler un ange, mais ces yeux d’un vert pétillant, cette peau blanche aux teintes rosées, ce sourire aux lèvres garances…Tout était d’une profonde beauté qui lui faisait chavirer le cœur. 

«  – Toi aussi tu aimes les « Danny Dog » ? lui demanda t-elle en lui désignant le bracelet orné des symboles du groupe de rock qu’il portait. 

- Oui, eux au moins, ils font de la vraie musique. Ça déchire ! 

- D’accord avec toi. Le guitariste, Norman Sheppman est un génie ! ajouta Sonia. 

Quand il attaque son solo, c’est mortel ! Au fait, tu veux une bière ? pensa t-il à demander. 

- Non, j’en ai déjà descendu une. » 

Yan fut soulagé car dans son élan, il avait oublié qu’il n’avait plus un centime. Admiratif, il ne pouvait s’empêcher de scruter le visage séraphique de Sonia. Gênée, elle commençait à rougir. Cet excès de couleur ne rendait sa contemplation que plus attrayante. 

« - Tu veux faire un tour ? demanda Yan. 

-  Où ça ? 

- On pourrait aller au Music Hall.

 Le Music Hall ? C’est où ? questionna Sonia. 

-  Tu connais pas le Music Hall ? Bon, d’accord, ça vaut pas les « Danny Dog » mais eux, ils jouent que devant les friqués. Tu viens d’où ? 

Oh… je suis pas vraiment du coin. 

-  Ouais, faut vraiment être de loin pour pas connaître le Music Hall. Tous les lycéens connaissent », ajouta Yan, curieux de comprendre la raison de cette ignorance. 

Sonia sentait bien qu’il attendait une explication. Mais elle le connaissait à peine… Comment lui faire confiance ? Une partie d’elle, séduite par la désinvolture de Yan lui disait de tout lâcher, tandis que l’autre, plus raisonnable, lui ordonnait de se taire.

Finalement, ce fut des circonstances extérieures qui lui dictèrent la conduite à tenir. Un couple hilare tituba sur Sonia qui faisait face à Yan, ce denier étant adossé au bar, son verre à la main. Sous l’impact, Sonia se retrouva projeté sur Yan qui lâcha sa bière pour la rattraper. Le verre éclata en plusieurs morceaux et le liquide doré s’étala à leurs pieds tandis que les deux ivrognes, responsables de tout ce désordre, s’éloignaient en riant de plus belle, sans un mot d’excuse. 

« - Désolé, s’excusa Sonia tout en rougissant davantage au contact des mains masculines. 

Et voilà, plus de bière, remarqua Yan en baissant les yeux. Mais, c’est quoi ce truc ? » 

Il la lâcha pour ramasser un cylindre de la taille d’un crayon. 

« - C’est à moi ! » s’écria Sonia en le lui arrachant des mains pour le ranger rapidement dans une poche en dessous de sa cape. 

« - J’ai déjà vu ça, déclara Yan. C’est une clé électronique. Comment t’as eu ça ? Seul les flics et les friqués en ont. Soit tu l’as volé, soit t’es une friqué. J’crois pas que les flics embauchent si jeune. » 

Sonia était embarrassée. Elle n’aimait pas mentir et puis…Yan lui plaisait. Elle avait envie de lui faire confiance. Elle plongea son regard dans le sien, lui sourit et s’exclama : 

« - Comme ballade, j’ai mieux à te proposer. Un endroit où t’as jamais mis les pieds. 

Un endroit où on ouvre les portes avec ta clé magique ? demanda Yan avec espoir. 

- Oui, » murmura t-elle dans un souffle. 

Yan la suivit dans le dédale des rues jusqu’à un ascenseur. Ces derniers étaient beaucoup moins nombreux que les tramways qui transportaient la populace de façon horizontale. Ils attendirent, à l’abri des regards, qu’aucuns policiers n’étaient dans les parages et que personne ne s’apprêtait à utiliser le transporteur vertical. Quand la voie fut libre, ils se précipitèrent sur la porte close. Sonia appuya sa clé sur le cercle métallique. Un bip précéda l’ouverture et ils s’y engouffrèrent. 

La porte vitrée leur permettait d’apprécier le voyage. Rapidement, ils dominèrent les vapeurs grises et entrevirent les balcons qui surplombaient le brouillard. Ils étaient déjà dans le domaine des riches. Ces résidences de grand standing étaient garnies de baies vitrées qui, le jour, laissaient entrer une flamboyante luminosité. Des ponts reliaient les immeubles entre eux et les Autoélectres, des voitures électriques, assuraient le transport.

Une fois sorti de l’ascenseur, Yan ne pu s’empêcher d’admirer la propreté et le silence des lieux. A cette heure de la nuit, peu de monde déambulaient sur les routes suspendus et ils purent circuler à pied sans aucunes difficultés. 

Enfin, ils arrivèrent à destination. Sonia l’avait emmené aux plus hauts d’une tour. Même les friqués n’avait pas le droit d’accéder aux toits des immeubles. Mais Sonia recelait d’ingéniosité pour trouver des accès aux lieux interdits. A croire qu’elle faisait ça toutes les nuits.

 Ils dominaient toute la ville. Lorsqu’ils baissaient les yeux, ils avaient l’impression d’être suspendu au-dessus des nuages. Aucun son ni aucun visuel ne parvenaient du sol. A moins de s’y frotter, on ne pouvait soupçonner l’agitation qui s’y déroulait. Au loin, ils apercevaient les lumières des ponts et des routes des immeubles. Mais au-delà, c’était le noir complet. 

« - Dans quelques heures, le jour va se lever. Je te propose d’attendre. Il y a quelque chose que tu dois voir », lui proposa Sonia. 

Ils employèrent leur temps à faire connaissance. Sonia lui expliqua en toute franchise qu’elle habitait ici, dans le quartier des « friqués » comme les gens d’en bas les appelaient. Eux, disaient, avec beaucoup d’arrogance, qu’ils étaient les intellectuels, les têtes pensantes de l’humanité et que sans eux, les gens d’en bas ne pourraient survivre.

C’était l’ennui qui l’avaient décidé à braver les interdits pour découvrir la vie d’en bas. Elle ne s’attendait pas à y rencontrer une telle misère… Yan lui raconta combien il s’ennuyait lui aussi et qu’il espérait quelque chose de mieux…mais quoi ? Et où ? Peut-être ici, chez les friqués. Mais il n’y avait aucun moyen de gravir les échelons.

La fraîcheur de la nuit les surpris et Sonia étala sa cape sur les épaules de Yan pour se pelotonner contre lui. C’est ainsi qu’ils contemplèrent le lever du soleil. Yan n’avait jamais vu le soleil et encore moins ce qui allait suivre…

Ce fut une mosaïque de couleurs qui se déballa doucement à leurs yeux. Une boule orangée encerclée de rayons dorés émergea tout d’abord de la noirceur de l’horizon. Puis, une palette de jaune, de rose et de rouge éclatèrent successivement autour d’un soleil qui s’éclaircissait progressivement pour atteindre un jaune étincelant. Petit à petit, le luminaire resplendissant prenait de la hauteur tandis que les couleurs s’effaçaient pour laisser place à un bleu foncé qui vira délicatement vers un bleu plus tendre. Yan était stupéfié devant tant de beauté. Il n’avait jamais vu autant de couleurs de sa vie. Sonia l’observait du coin de l’œil, amusée devant son air béat. 

Mais ce ne fut pas tout. Car lorsque le jour se fit plus clair, Yan vit au-delà du mur, au-delà des immeubles. C’était tout un monde qui s’ouvrait à son regard. Un monde où le vert était Roi. Un monde fait d’arbres, de buissons, d’arbustes, d’herbes, de fleurs… Ils n’en avaient qu’un aperçu lointain, mais ce tapis de verdure luisant sous un ciel coloré resta gravé dans leurs mémoires. A partir de ce jour, il n’espéra qu’une seule chose, atteindre cet océan émeraude.

Lina Carmen



4 commentaires

  1. Malek 16 octobre

    Et bien bravo ! Voilà, un bon début. On entre dans ce monde très bien décrit et on se laisse emporté par tes mots. Ton écriture est très agréable, mais ça je te l’ai déjà dit. Les personnages sont attachants et on s’intéresse vraiment à eux. Voilà, j’ai vraiment aimé et je ne manquerai pas de lire la suite. Attention à quelques fautes d’orthographe tout de même, mais comme il y en a peu, ça ne gêne pas vraiment la lecture.

  2. Nilumel 10 janvier

    Voila, comme promis je suis revenue chez toi! Je n’ai pas été déçue loin de là! j’ai choisi de lire ton histoire de science fiction. Le premier chapitre m’a beaucoup plu, cette description de la ville, et surtout des lointains verdoyants précédés par ce magnifique ballet du soleil levant! Je reviendrai lire la suite peu à peu, a bientôt!

    Réponse : Bonsoir Nilumel ! J’ai encore des rectifications à faire dans cette histoire, surtout dans les prochains chapitres, mais c’est une histoire que j’aime beaucoup. Je suis contente que tu aime aussi. Bisous. Lina

  3. JEFFREY 22 mars

    coucou, j’ai lu l’histoire et elle était génial

  4. eldy 15 juillet

    cool

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