Emeraude oubliée, chapitre 2

   Il entrouvrit difficilement les yeux. Ses paupières trop lourdes se refermèrent immédiatement. Dans son demi-sommeil, il sentit sa langue pâteuse obstruer sa bouche. Quelle heure pouvait-il être ? Il n’avait toujours pas entendu le réveil. Le réveil ? L’avait-il seulement enclenché hier soir ?

 Les souvenirs de sa soirée restaient confus. Les yeux à moitié ouverts, il se redressa. Il shoota dans une bouteille vide qui roula jusqu’au pied de la table. Il s’était encore endormi dans le salon. Une vieille habitude d’alcoolique.

Il passa sa main sur son visage dans l’espoir que ce geste lui redonne quelques traces de lucidité. Sa montre toujours à son poignet, il sut enfin l’heure. 12h15 ! Il prenait son poste à 13h. Il opta pour une douche froide et un café noir. Trente minutes plus tard, Sylvain était enfin prêt pour se rendre au travail. Avant de sortir, il entraperçut son fils qui rentrait déjeuner. 

«  - B’jour pa ! 

- Bonjour Yan. Je file au boulot, répondit-il dans un grognement. » 

Il claqua la porte derrière lui et s’aventura dans les rues tapageuses d’une ville morose et brumeuse. Il s’engouffra dans le tramway qui l’emmena au cœur de la ville. La plupart des voyageurs offraient aux regards un visage fermé et sombre, d’une blancheur irréel. Beaucoup portaient des écouteurs dans les oreilles et ne semblaient pas prêter attention à leur environnement. Tous portaient des vêtements ternes et  foncés qui tombaient mollement sur leurs corps maladifs. Toute joie leur était étrangère, habitués qu’ils étaient à vivre dans un brouillard perpétuel qui leur cachait une luminosité pleine de vitalité. 

Sylvain arriva enfin à destination. L’usine était un énorme assemblage de bloc de bétons, de tuyaux et  de longues cheminées qui s’étiraient vers les sommets des immeubles tout proches. Mais ce n’était que la partie émergée de l’iceberg.

Il ajusta son casque, mit ses gants et grimpa dans l’ascenseur qui l’emporta dans les profondeurs de l’enfer. Un enfer noir et poussiéreux où il devait veiller au bon déroulement de l’extraction du pétrole.

Car c’était cela cet amoncellement gigantesque de machines et de tuyauteries : une industrie pétrolière en plein milieu de la ville. C’était un gros filon qu’ils avaient trouvé à l’époque. Depuis quand exactement ? Il ne savait plus trop. Au moins trois générations en tout cas, car son père et son grand-père avaient travaillé ici. Il y avait de grandes chances pour que son fils, Yan, finisse sa vie ici, tout comme lui.

Voilà pourquoi sa femme l’avait quitté, abandonnant son fils par la même occasion. Que croyait-elle d’ailleurs ? Qu’il pouvait rompre le cercle infernal par sa seule volonté ? Quelle bêtise ! Il l’avait pourtant tenté dans sa jeunesse, mais la réalité l’avait vite rattrapé.

Depuis, il faisait comme tout le monde : il cherchait l’oubli dans les substances euphorisantes. L’alcool était idéal pour atteindre ce but. Sauf en ce qui concerne la gueule de bois. Car malgré le café noir qu’il s’était enfilé, un tambour cognait constamment dans sa tête.

Il regrettait surtout de devoir être à jeun pour travailler, car maintenant, il ne pouvait s’empêcher de penser et ça lui faisait mal. Davantage que son mal de crâne. Il ressentait une terrible douleur dans sa poitrine, comme si son cœur saignait, comme s’il versait des larmes de sang. Est-ce que d’autres ressentaient la même chose que lui ?

Il devait travailler dix heures d’affilés, ne prenant qu’une seule pause pour se sustenter. Afin d’oublier la douleur qui lui enserrait la poitrine, il travaillait dur, demandant toujours plus à son corps fatigué qui ne demandait qu’à s’étendre pour digérer le poison qu’il avait ingéré la veille. Une douleur diffuse le parcourrait de la tête au pied. Cette douleur là était toujours plus supportable que celle qui lui brisait le cœur.

Ses compagnons de labeur semblaient dans le même état que lui. Ils trimaient. Qui ne galérait pas d’ailleurs ? Ils en étaient tous là. Sauf, bien entendu, les friqués qui se pavanaient dans un luxe insolent, grâce au labeur de ces pauvres travailleurs. Car c’était grâce à eux qu’ils pouvaient vivre ainsi. Tout leur venait du pétrole. Ils n’utilisaient que des dérivés du pétrole pour tout fabriquer, de la petite cuillère à l’autoélectre. Et eux, se contentait de « diriger ». Diriger quoi d’ailleurs ? Une populace qui n’avait même pas le droit de vote ? Ils étaient plutôt des esclaves, c’était clair. Et Yan son fils… ne pouvait-il pas, lui au moins, trouver une autre vie ?

Yan retrouvait Sonia pratiquement chaque nuit. Ils avaient commencé à établir leur plan afin de s’échapper de la ville. Rassembler des provisions et du matériel était le plus simple. Par contre, traverser le mur était une autre affaire. Bien plus compliqué. Ils en avaient passé des heures à longer ce mur de quinze mètres afin d’y trouver une faille. Aucune porte, aucune ouverture. Par contre, des tas de caméras filmaient tout mouvement à proximité du mur. Et si on s’approchait de trop prés, une sirène retentissait et une voix mécanique ordonnait aux intrus de s’éloigner.                                                                                                                   

« - Rien à faire, disait Yan, on pourra jamais franchir ces murs ! Ah vraiment, ils ont pensé à tout pour nous tenir enfermé ici, ajouta t-il avec dépit, une inflexion de colère dans la voix. »                                                       

Ils étaient encore une fois installés sur le toit d’une des tours. C’était devenu facile pour eux  de tromper les policiers et de venir se réfugier dans les hauteurs. C’était leur lieu de prédilection, perché au-dessus de Mornia, observant la nappe de brouillard s’étendant sous leurs pas.

Mais surtout, ce qu’ils aimaient par-dessus tout, c’était s’imaginer ce qu’il ne pouvait que percevoir dans la nuit noire, l’immensité verte qui s’étalait au-delà des murs. C’était le rêve sublime, le but final. Rejoindre le monde extérieur. Tout un univers inconnu à découvrir. Cette idée leur suffisait à leur insuffler de l’adrénaline pour poursuivre leur quête.

Mais ce soir, Yan était plutôt déprimé. Il n’entrevoyait pas de solutions. Des pensées négatives se bousculaient dans sa tête sur sa morne existence dans cette ville sinistre. Il ressentait le besoin de boire une bière et de prendre quelques cachetons. C’était sa faiblesse. Une habitude que tous les habitants avaient prise ici pour continuer à survivre. Depuis qu’il connaissait Sonia et qu’ils avaient décidé de quitter Mornia, il avait arrêté tout ça, l’alcool et la drogue. Maintenant que sa vie avait un but, il n’en ressentait plus le besoin. Mais ce soir, il se sentait désemparé. Sonia était silencieuse. Assise près de lui, elle scrutait l’objet de leur désir

.« - J’ai peut-être une idée, » dit-elle sans quitter des yeux le lointain.

 Yan tourna les yeux vers elle. Une idée ? Un élan d’espoir traversa son cœur.

 « - Ben oui, en fait, c’est tout simple. Si on ne peut pas franchir les murailles, on n’a qu’à passer par-dessus, ajouta t-elle en le fixant intensément.

-  Passer par-dessus ? répéta Yan en faisant un mouvement de la main en direction de l’enceinte. 

- Mais oui, suffirait de trouver le matériel nécessaire. 

 

- Trouver le matériel nécessaire ? répéta Yan bêtement. 

- Bon ! T’as fini de répéter tout ce que je dis oui ? » 

Sonia était fâchée pour de bon. Il ne la prenait pas au sérieux. Il n’allait pas s’y mettre lui aussi ! Déjà que ses parents la prenait pour la dernière des demeurés. 

Yan réfléchissait. Il est vrai que Sonia avait toujours les idées les plus audacieuses. C’était elle qui lui avait fait découvrir les hauteurs de Mornia où seul les friqués avaient le droit de mettre les pieds. Elle qui sortait en douce la nuit tandis que ses parents dormaient dans la chambre d’à côté. Lui, son père n’était pas souvent présent à la maison et de toute manière, il ne se préoccupait pas beaucoup des allers et venus de son fils. 

«  – T’es vraiment géniale, lui dit-il pour rompre la glace. J’y aurais pas pensé ! » 

Sonia lui décocha un sourire. Il lui suffisait d’un simple compliment pour faire revenir sa bonne humeur naturelle, Yan le savait. 

« - Alors, on va s’envoler au-dessus des murailles. 

-  Oui, on va voler, Yan, voler ! »

 Yan la prit dans ses bras et la serra fort contre lui. 

« - Bientôt on sera libre Sonia ». L’espoir était revenu. 

Lina Carmen



3 commentaires

  1. Malek 22 octobre

    Bien, j’ai repris ma lecture et j’ai passé un moment agréable ! Je poursuivrais ma lecture, promis. J’aurai cependant quelques petites critiques. Je te cite : « Ils n’utilisaient que des dérivés du pétrole pour tout fabriquer, de la petite cuillère à l’autoélectre. » Là il y a une incohérence criante. L’industrie pétrolière ne permet de produire que des substances chimiques telles que les matières plastiques, les carburants, les médicaments, les aromes et les textiles synthètiques. Après il y a tout un tas de matériaux qu’une société développée utilise qui ne dérivent pas du pétrole, bois, pierre, béton, métaux, sans compter l’alimentation. Cela m’a vraiment sauté aux yeux et ta phrase ne colle pas avec la réalité d’une société développée. Et sinon, le dialogue de la fin est peu naïf, pas par sa nature mais par la façon dont c’est amené. Le coup du j’ai une idée lumineuse, c’est de passer par dessus le mur. ça passe mal. C’est une idée immédiate de franchir un mur en passant par dessus. Tu devrais le présenter comme étant un désir qu’ils ont depuis qu’ils rêvent de fuir, mais pas comme une idée soudaine et géniale, qui arriverait longtemps après leur projet de fuite. Voilà, sinon, j’aime bien, et surtout ne prend pas mal mes critiques, j’essaye d’être constructif, pour t’aider à améliorer ton texte. Et si je prends le temps de le faire c’est parce que j’aime bien ce que tu écrits.

    Réponse : Bonjour Malek ! Merci pour tes infos. Ne t’inquiéte pas, j’aime bien les critiques. Mais penses-tu qu’on puisse vivre sans le bois ? Je peux modifier mon texte en ce qui concerne le pétrole, ajouter d’autres industries, mais pas le bois car mon objectif est de montrer que cette société s’est éloignée de la nature. Et pour le reste, il me suffira de faire une modification du genre : « Il ne nous reste qu’une seule solution, la plus périlleuse, passer par-dessus… » Et voilà, tu me donne du travail !!! Lol. faudra que je corrige tout ça.
    Bonne soirée
    Lina

  2. Malek 22 octobre

    Si tu enlèves juste le bois, ça passe, mais les métaux sont indispensables pour les technologies électroniques et les structures qui subissentde de fortes contraintes, bâtiments, ponts… Le bêton me semble aussi être un matériau inévitable.

  3. Nilumel 15 février

    Quel monde bien triste tu décris! c’est émouvant et bouleversant! J’aime beaucoup cette histoire!

    réponse : Bonjour Nilumel ! Oui, Mornia est un monde terriblement triste. Mais dans la seconde partie de cette histoire, Sonia et Yan vont découvrir un monde totalement différent. Bonne journée ! Lina

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